Pourquoi la Russie et la Chine veulent créer leur propre crypto-monnaie

Pourquoi la Russie et la Chine veulent créer leur propre crypto-monnaie

Les deux pays planchent depuis plusieurs mois sur des bitcoins « améliorés ». Comprendre : une monnaie digitale moins ouverte et plus contrôlée.

Quand l’Estonie a évoqué l’idée de créer sa propre crypto-monnaie l’été dernier, le sang de la Banque centrale européenne (BCE) n’a fait qu’un tour. « Aucun Etat membre ne peut introduire sa propre crypto-monnaie. La monnaie de la zone euro est l’euro », a martelé Mario Draghi, le président de la BCE. Le « cryptoeuro » n’est donc pas prêt de voir le jour. Le grand voisin de l’Estonie, la Russie, n’a quant à lui aucun organe au-dessus de lui pour l’empêcher de lancer sa monnaie virtuelle. Le pays envisage de créer le « CryptoRuble », en français « CryptoRouble », sans donner de date précise de mise en circulation. En Chine, la création d’une crypto-monnaie étatique n’est pas encore officielle mais la Banque centrale chinoise (PBOC) serait actuellement entrée en phase de test, selon Technology Review, magazine appartenant au Massachussets Institute of Technology (MIT).

Russie et Chine ont plusieurs raisons de lancer leur propres crypto-monnaies. Tout d’abord, les deux pays sont très critiques vis-à-vis du bitcoin. La banque centrale chinoise a récemment lancé un avertissement aux plateformes d’échanges de bitcoins, indiquant qu’elle durcirait ses contrôles. BTC China, une des plus grandes plateformes du pays, a cessé toute transaction suite à cette annonce. En Russie, Vladimir Poutine a lui-même mis en garde les investisseurs et acteurs du secteur contre les risques liés aux crypto-monnaies.

« La Chine voudrait créer une crypto-monnaie intermédiaire dont la gestion serait centralisée »

Pourquoi cette défiance ? Les deux états n’apprécient pas du tout le caractère décentralisé du bitcoin. « Ce ne sont pas les pays les plus libres au monde. Dès que quelque chose échappe à leur contrôle, ils s’y intéressent. Quand ils annoncent vouloir interdire les échanges de bitcoins ou les ICO (initial coin offering, une levée de fonds en crypto-monnaies, ndlr), c’est uniquement pour faire peur et montrer qu’ils ont quand même un peu de contrôle sur les échanges », explique Pierre Gérard, cofondateur et CEO de Scorechain, une start-up qui commercialise une plateforme de tracking et de scoring des transactions bitcoin. « Ces deux pays pratiquent un contrôle des capitaux très fort. Or, le bitcoin échappe totalement à tout contrôle », complète Alexis Roussel, cofondateur de Bity, plateforme suisse d’échanges de bitcoins et ethers. En 2015, les fuites de capitaux ont coûté 1 000 milliards de dollars à la Chine, selon la banque centrale chinoise.

Créer une monnaie virtuelle « made in China » remédierait à ce problème. « La Chine voudrait créer une crypto-monnaie intermédiaire dont la gestion serait centralisée et qui permettrait de faire l’interface entre le yuan et les crypto-monnaies », estime Quentin de Beauchesne, président de Ledgys, développant Ownest, une solution blockchain pour la supply chain. « L’objectif étant d’obliger ceux qui veulent acheter du bitcoin à passer par la case gouvernement. De cette manière, la Banque centrale chinoise pourra visualiser et autoriser les échanges en bitcoin comme elle le souhaite », ajoute-t-il. Même objectif en Russie. Comme le rapporte plusieurs rapports russes, le « CryptoRuble » ne sera pas miné comme le bitcoin mais sera distribué et tracé par le gouvernement comme une monnaie classique.
Plus de transparence financière

Les deux géants ont aussi des intérêts économiques à créer leur crypto-monnaie. L’avantage principal d’une monnaie virtuelle, qu’elle soit à la sauce chinoise ou russe, permettrait de réduire les coûts relatifs à la production et à la circulation des billets de banque et d’améliorer également la transparence des transactions financières. Il est plus facile de tracer une monnaie digitale qu’un billet. Elle profiterait également aux entreprises puisque les coûts de transactions diminueront, ce qui boosterait les échanges commerciaux et participerait donc à la croissance économique des deux pays. La Russie a même pensé à fiscaliser les échanges entre rouble et CryptoRuble. Si cette monnaie digitale voit bien le jour, elle sera échangeable gratuitement conte des roubles sauf si le propriétaire ne justifie pas la provenance de la crypto-monnaie. Dans ce cas, le gouvernement russe pourra prélever une taxe de 13% sur l’échange. Taxer les échanges suspects permet de profiter des pratiques frauduleuses comme le blanchiment d’argent.

« Le bitcoin sera tôt ou tard un enjeu géopolitique »

Le ton est beaucoup plus dur côté chinois. Pour le Parti communiste du pays, une monnaie infalsifiable et contrôlée par l’Etat permettrait de réduire la fraude et la contrefaçon. Selon un rapport d’Europol, 86% de la contrefaçon mondiale en 2015 provenait de l’empire du Milieu. La Chine est aussi l’un des pays le plus touchés par les arnaques aux crypto-monnaies. « Il est évidemment impossible de les chiffrer. Ce qui est sûr c’est que ce ne sont pas de petites escroqueries mais des arnaques organisées de grande ampleur », assure Alexis Roussel. Onecoin, une fausse crypto-monnaie, a fait des dégâts dans le pays. En 2016, plusieurs membres et des investisseurs de Onecoin ont été arrêtés en Chine et 30,8 millions de dollars d’actifs saisis. Une monnaie virtuelle étatique qui ferait le lien entre les crypto-monnaies et le yuan pourrait réduire ce type d’escroqueries.

Enfin, il existe aussi un intérêt géopolitique à créer sa propre monnaie virtuelle. « Le yuan et le rouble sont des monnaies qui suivent les cours du dollar et de l’euro. Le rouble connait une dévaluation forte par rapport au dollar depuis des années. La Russie veut retrouver une monnaie forte », explique Alexis Roussel. Le « CryptoRuble » ne serait pas indexé sur le dollar et échapperait donc à la fluctuation des cours. « Je pense même que le bitcoin sera tôt ou tard un enjeu géopolitique », avance-t-il. Bientôt un sommet du G20 spécial bitcoin ?